Maison d'Edition de la Franc-maçonnerie

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Le germe et la blancheur

"La spiritualité" Jacques Fontaine - illustrations : Mucha



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Ecoutez le discours usuel sur la Franc-maçonnerie : Nous sommes les héritiers d’un dépôt traditionnel, constitué au cours des ans, et qui plonge ses racines dans l’histoire. Certains(es) vont plus loin dans l’affirmation. Ce dépôt est sacré ; il est celui de la Tradition, et un René Guénon d’ajouter « primordiale ». A tel point, qu’il ne faudrait pas le toucher ; l’effleurer serait audacieux. Avec cette conception, les Frères anglo-saxons gelèrent, en 1813, la Franc-maçonnerie, organisation et rite[1]. Pétrifiée, elle ne bougea plus, dans la superbe de la croyance d’une origine légendaire. Ce ne fut pas le cas en France et dans les Maçonneries européennes de style français. Elles évoluèrent et elles changent, sous nos yeux, en permanence. Et c’est ainsi qu’aujourd’hui, se lève et se dévoile, peu à peu, le génie de la voie maçonnique. Avec sa finalité, une spiritualité pour agir, ses méthodes et ses valeurs.

 

 

Serions-nous des Prométhée ?

 

            Le goût pour l’histoire de l’Ordre n’est pas nouveau. Les Vieux Devoirs et l’histoire immémoriale des bâtisseurs, reprise par James Anderson et Théophile Desaguliers ouvre la carrière pour les spéculatifs, d’une part. Pour le prestige de la lignée noble dont nous descendons : les Egyptiens, les « Collegia Fabrorum » romains, les Croisés, les Templiers… La liste s’allonge et se précise sans cesse, à travers de multiples publications parfois très sérieuses : celles de la Loge Ars « Quatuor Coronati » en Angleterre, celles en France d’historiens intransigeants dans leur approche rigoureuse de l’histoire maçonnique. Qui ne laisse rien de l’invisibilité des racines, pour les rites français, écossais ancien et accepté, rectifié, opératif de Salomon. C’est la branche généalogique qui, pour être validée, réclame toujours plus de preuves, toujours plus infimes… La relation entre les opératifs et les spéculatifs fit, et fait les délices des partisans de l’histoire et de l’approche rationnelle. C’est de cette tendance que sourd la finalité de l’amélioration de l’homme et de la société. Elle suppose que le libre-arbitre, la liberté absolue de conscience sont des données tangibles en chaque Homme. Son projet est prométhéen ; celui de la maîtrise des univers intérieur et extérieur.

 

 

Préférons-nous marcher dans les pas d’Hermès ?

 

            D’autre part, le frisson devant les choses, les mots, les organisations, les Supérieurs inconnus, la Tradition… et tout l’occultisme, de l’alchimie aux tarots d’Oswald Wirth. Prisé par les tenants du rite de Memphis-Misraïm, mais ils ne sont pas les seuls. Le sacré y trouve son  lieu d’élection, la religiosité aussi. Ici, il est question de profondeurs, de message enfoui, de Parole perdue. Le rite, au sens de « rituel », avec les arcanes que sont les mythes et les symboles, ouvre de mystérieuses correspondances entre l’Homme et la Nature. Ce n’est plus l’histoire qui est le fer de lance, mais l’herméneutique. Elle  se charge de définir et de qualifier le passage impalpable entre l’arcane et la réalité, concrète ou psychique. Nous sommes bien plus dans l’émotionnel, dans la poésie et la théurgie. Voire dans les Cavaliers noirs de l’ésotérisme[2]. Car c’est le monde du sombre, des chimères et des rêves, de préférence prémonitoires. Cette approche suppose qu’un monde, qu’il ne connaît pas, est en tout Homme ; que l’intuition, l’imagination, le sentiment président à toutes nos actions. Son projet est hermétique. C’est la plongée dans un microcosme à l’image du macrocosme.

 

            Il convient d’aller plus loin que ces deux approches, qui ne cessent de se mêler en France. Appelons-les, en simplifiant, historique et occulte, avec la conscience que ces deux adjectifs n’épuisent pas le sens fouillis et fouillé de chacune. Avec l’inconvénient en outre, de faire croire à deux camps, alors qu’il s’agit de deux ontologies qui se croisent, se rejettent et s’embrassent. Il convient de se demander, si nous voulons dépasser cet entrelacs des jours anciens , ce qui pousse les uns à faire parler le temps jadis et les autres à s’immerger dans le flou. En quelque sorte : « A qui profite le crime ? ».

 

 

Au fond de nous, des croyances ou des vérités ?

 

            Le goût pour l’histoire s’enracine, me semble-t-il, dans la nécessité de répondre à la lancinante question : « D’où venons-nous ? ». Elle se pose, tant pour la société que pour les individus. Toute réponse est bienvenue. A fortiori, si elle se pare des atours de l’exactitude, de la démarche scientifique. qui donne l’impression de valider une fois pour toute la réponse au mystère de l’origine. C’est tellement apaisant. Mais si nous nous débarrassons de la lourde tutelle de la recherche historique qui a réponse à tout, si nous désertons les bagarres entre érudits, que devient le paysage de la voie maçonnique ?

            Avant de répondre, interrogeons de la même manière, le goût pour le sacré, l’occulte, le religieux, différentes rivières dont les lits parfois s’accordent parfois se séparent. C’est certain, le génie humain fonctionne avec des entrées aussi diverses que le rationnel et l’émotionnel, le conscient et l’inconscient. Les deux approches, rationnelle et consciente, émotionnelle et inconsciente, finissent aujourd’hui, et encore plus demain, à se rapprocher une nouvelle fois ; à se féconder mutuellement en une voie bien identifiable. C’est l’essor irrésistible de la voie spirituelle maçonnique contemporaine[3], qui s’incarne dans plusieurs rites. Ici, il n’est plus question de chercher la clarté, d’analyser, de raisonner. Non ! l’essentiel est d’accueillir tout ce qui vient. Et quand cela remonte, on peut l’accorder à une théorie, une mancie quelconque, un Principe, un dieu… En un mot, il s’agit d’établir des croyances. Elles ne se prouvent pas, et leur origine est transcendante, parfois nettement supra-humaine. Mais à la dictature de l’exact, a succédé la tyrannie du vrai. Si on les pousse un peu trop loin, on rejoint le pays des certitudes, qui rendent compte d’un univers intelligible dès aujourd’hui, ou demain. Avant le grand jour ou le grand soir du dogme.

 

 

            Et si là, aussi, nous allégions notre fardeau ? Que nous admettions que les croyances apaisent l’individu, et qu’elles servent d’abord à cela, une tranquillité de bon aloi et de faible heuristique ? Se blottir dans le giron d’une croyance apaise, et éloigne de nous la brûlure du questionnement. Souvent cela suffit : « Je ne comprends pas et je ne cherche plus à comprendre ; je vis le mystère qui m’enveloppe. Ce faisant, je renonce à aller plus loin, car mon horizon est borné par la révélation ». Ainsi parlent les astres et les lames, à défaut d’autel.

 

            Pas un frisson pour l’historien qui ratiocine, et pas un argument pour le croyant qui psalmodie. L’autre proposition : remercier le scientifique, ici l’historien, et sa conscience de nous transmettre d’abord son exigence dans l’étude. Ensuite sa volonté de pouvoir nommer les choses et les agréger, les modéliser pour les rendre intelligibles. Empruntons-lui son rêve prométhéen, car nous en ferons bon usage. Remercier aussi le croyant. Ne nous invite-t-il pas à faire chanter nos émotions ? A ressentir avant d’essayer d’expliquer ? A concevoir, comme Blaise Pascal le dit si bien, que nous sommes dérisoires mais que nous le savons ?

 

 

Les « noces chymiques » de l’émotion et de la raison

 

            Ces temps sont venus, ce sont les nôtres, qui réunissent les deux chemins pour en faire la voie royale d’une spiritualité pour agir. L’anguille est sous roche depuis plusieurs décennies. Dans les textes constitutionnels, dans les questions à l’étude des Loge. Nonobstant les obédiences, le discours, au moins lui, à défaut de la mise en œuvre, inscrivent à leur fronton que l’Homme et la société, leur amélioration, leur perfectionnement… vont de pair. L’un sans l’autre, et nous voici unijambiste, comme quelques Loges de-ci de-là, qui claudiquent, cuirassées dans leur certitude. Alors qu’il ne s’agit plus de se tenir sur un rive du fleuve, mais de rejoindre ses eaux. Il faut du temps pour qu’une idée grandisse suffisamment pour la voir, la faire sienne et la mettre en œuvre. C’est cela qui nous est offert, la possibilité de vivre la voie maçonnique, de spiritualité et d’action. Les jeunes neurosciences confirment l’intuition de Sigmund Freud ; l’introspection et l’altruisme sont corrélées, leur localisation cervicale est la même[4].

            Profitons de cet heureux attelage de l’antique « Connais-toi toi-même » et de l’humanisme de la Renaissance, pour célébrer, au XXIe siècle postmoderne, en nous et par nous, les noces de la raison et de l’émotion. L’Être ne se découpe pas, il est d’emblée entier. Corps et âme. Quand le physique sert d’étai au spirituel, cette partie « supérieure » du psychique, fruit des alliances entre plusieurs phénomènes psychiques. Cet esprit qui s’alimente aux profondeurs psychiques, car tout ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. En termes plus freudiens, l’Idéal du Moi et les sublimations[5] puisent leur énergie dans les désirs pulsionnels du grand réservoir de l’inconscient, le « Ça », vécu comme en bas, dans les profondeurs. Et en relation mystérieuse avec l’inconscient collectif, comme CG Jung l’a décrit.

 

            C’est à guider le mieux possible cet attelage, que le présent Cahier s’applique. Voici son positionnement par rapport à l’historien et au croyant[6]. Elle participe, en visant l’harmonie, de deux facteurs : la volonté prométhéenne et l’émotion hermétique. Et en les dépassant, dans son désir laïc de refus des certitudes, au bénéfice des convictions et de l’enthousiasme sur le chemin. C’est le puissant mouvement qui a animé la Maçonnerie de style français. Celle qui a su, par je ne sais quelle lumière, agréger, au fil de sa vie, des arcanes fondamentaux dans une voie initiatique, colorés par la culture de l’époque : le cabinet de réflexion, les purifications, les épreuves, le tableau de Loge au centre, la circumambulation, l’office d’Orateur, les planches, le triple baiser fraternel…

            La Franc-maçonnerie de style français n’a plus à justifier, dans ses Loges, telle option au détriment de l’autre. Elle est une doctrine[7] de l’ouverture de la laïcité, de la tolérance du singulier, de la dignité de chacun(e), de la bienveillance et de sa fille, la bienfaisance… Aujourd’hui, l’Ordre est désormais prêt à faire son aggiornamento. Il est prêt parce qu’il a su, en un peu plus de trois siècles, se vêtir d’influences diverses, pour habiller les aspirations les plus profondes de l’Homme, devenir ce qu’il est et embrasser le bonheur[8].

 

 

Découvrez la structure universelle sous le rite maçonnique !

 

            L’histoire, bientôt, n’aura plus l’importance qu’elle a encore, parce qu’elle est du domaine de la culture, et que celle-ci change sans cesse. Dépouillée des faits et idées culturels, la voie initiatique n’a pas d’histoire. Elle est consubstantielle à l’Homme, et les siècles ne la vieillissent pas, ni ne la rajeunissent. Elle est jaillissement permanent de l’inconscient collectif, mis en évidence par Carl Gustav Jung. Spontanéité, nécessité ontologique, psychisme de survie dans le grand charroi de l’évolution. Sur tous les continents, à toutes les époques, l’aventure humaine génère les mêmes désirs, la même structure de soif d’intelligibilité et de complétude. Cette structure s’appelle, rite de passage et parcours de sagesse. Beaucoup de rites de passage compte un nombre limité de séquences, que l’on retrouve d’un rite à l’autre. Le début de la voie maçonnique est un rite de passage ; c’est l’initiation avec ses neuf séquences, que l’on retrouve partout et tout le temps. Je l’explique dans un de mes ouvrages[9] et, pour résumer, je rappelle ce qui nous est si familier, les séquences en question qu’un soir nous vécûmes : séparation dans un lieu  sacré : le cabinet…, régression à l’état infantile, mort, sacrifice, épreuves physiques et psychiques, ingestion de nourriture ou de boisson, serment/silence/secret, apprentissage et fraternisation sur les parvis. Ce squelette, celui de notre rite de passage, fut habillé de vêtements divers, selon les époques, les usages et les codes culturels. Un exemple : les épreuves recoupent, pour partie, les purifications par les quatre éléments occidentaux. Un autre : le serment se porte sur un texte particulier , les Constitutions de l’obédience… Enlevez les quatre éléments, ôtez les Constitutions, et confiez le tout à une humanité naissante imaginaire. Revenez au moins trois cents ans après ; un « nouveau » rite de passage est né ! Semblable, quant au fond, à la voie maçonnique mais différent dans son expression culturelle.



[1] Les Modernes et les Anciens signèrent, en 1813, les « 31 articles d’union », qui ont toujours, aux yeux des Anglo-Saxons, force de loi.

[2] Daniel Beresniak - Les cavaliers noirs de l’ésotérisme.

[3] Voie maçonnique de style français. Il ne sera, dans cet ouvrage, question que de cette Maçonnerie qui déborde parfois les limites de l’hexagone.

[4] Cette liaison a été mise en évidence, la première fois, par Paul Mac Lean, de l’université de Bethesda, dans le Maryland.

[5] « Sublimer » - Par exemple une partie des pulsions sexuelles s’expriment en amour fraternel. Ou bien encore, l’agressivité se mue en désir d’agir pour le bien de l’humanité, en devenant formateur… A chaque fois, la transformation de la pulsion et de l’objet visé, se transforme en une réalité plus joyeuse et altruiste. Et de ce fait, ressentie comme « supérieure ».

[6] Les deux sont parfois compatibles.

[7] Qu’est-ce qui ne l’est pas ?

[8] Je définirai, plus tard, « le bonheur » comme l’association de bien-être conscient et de formulation du sens de sa vie, de la vie.

[9] Jacques Fontaine - Les rites de passage. Des Dogons aux Francs-maçons - L’Harmattan 2013.