Maison d'Edition de la Franc-maçonnerie

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Le silence et le ventre

illustrations : Mucha



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« Une vieille dame… à ne pas bousculer… qu’il faut respecter… ». Voilà le genre de propos que j’entends parfois, à propos de la Franc-maçonnerie, chez des Frères, des Sœurs de quelque obédience que ce soit ; et de tout rite. Avec bien souvent des ajouts, des commentaires qui lient ce respect à la vénération du passé. C’est bien connu, les rites maçonniques sont immémoriaux, et plus nous sommes près de la tradition, plus nous sommes assurés de fouler le même chemin que celui de nos Anciens. Parce que, à n’en pas douter, nos rituels se sont souvent dégradés au cours de l’histoire. Et qu’il est bon de revenir aux sources.

 

            Cet ouvrage, comme ceux qui l’ont précédé, ressortit à une conception de la voie maçonnique notablement différente. Non pas alimenté par les recherches historiques sur l’Ordre[1], mais sur les sciences humaines. Ne sont-elles pas particulièrement indiquées pour notre mouvement de pensée, dont l’unique obsession est d’améliorer l’Homme et la société. Nous ne pouvons plus faire comme si nos représentations de l’Homme du XXIe siècle, qui datent, en fait, du Pléistocène. Depuis les années 50, notre connaissance de l’être humain, même si elle est toujours infime, s’est accru considérablement. Les découvertes en psychologie, en sociologie, en ethnologie, déblaient les approches traditionnelles, philosophiques et historiques. Et mettent au rancart nos préjugés, nos valeurs et nos stéréotypes sur notre fonctionnement, sur nos relations à l’autre, sur nos conduites dans nos environnements. Sur ce que nous sommes ? Là, c’est à chacun de se hasarder dans les cavernes sombres et les plages baignées de lumière des vastes contrées intérieures.

 

            La Franc-maçonnerie est à peine adulte et l’avenir lui appartient si nous, les initiés(es), savons porter et transmettre le bagage sacré. Elle a quand même plus de trois cents ans, ce n’est pas mal ! Mais qu’est-ce que trois cents ans pour un mouvement de pensée, qui est en train d’engendrer une voie de sagesse ? Ce n’est vraiment pas grand chose ! Comparez, avec ce qui est le plus proche de la majorité d’entre nous, le christianisme : il a fallu près de 2000 ans. Ou, si vous souhaitez porter votre regard ailleurs, combien a-t-il fallu de siècles pour que le taoïsme entre dans sa maturité ? Plus de trente. Je pourrai à loisir citer ces voies de spiritualité, de sagesse et d‘action qui, toutes, ont réclamé des milliers d’année pour parvenir à un état de maturité tel qu’elles répondaient aux aspirations profondes des cherchants de l’époque. Aussi je n’hésite pas à affirmer, la Franc-maçonnerie est une jeune personne. A la fin de son adolescence, guère plus. Elle entame, aujourd’hui,  sa période d’adulte.  Elle est en train de consolider ce qu’il y a de plus intangible en elle, ce trésor extraordinaire qui s’enracine dans l’humain. Elle semble aussi, sur le point de se déployer, pour achever la voie de l’amour et de l’œuvre, qu’elle promeut avec persévérance.

 

            Le propos de la jeunesse de notre Franc-maçonnerie et de son relatif inachèvement va choquer, et choque des Frères et des Sœurs auxquels j’ai exposé cette compréhension du phénomène. Pourquoi ? Parce que ma thèse prétend qu’il n’y a pas grand chose à glaner dans l’histoire. Celle-ci ne répond que de l’origine, des influences des aspects strictement culturels ; ceux qui habillent, par nécessité, la structure de toute voie initiatique. Sans la culture, un message est tout nu et sans attrait. C’est un morceau d’anthropologie. Avec la culture, il devient attirant et procure l’illusion d’être bien dans son siècle, ni en avance ni en retard. Nos représentations de la Franc-maçonnerie, qui  sont de toute évidence des faits culturels, évoluent avec les changements de culture. Le risque, qui en guette tant d’entre nous, est de confondre l’habit avec l’Etre qui en est revêtu.

 

            Oui, les historiens, dont certains sont fort talentueux, retrouvent, pour la préciser toujours plus finement, l’histoire culturelle de l’Ordre, d’Anderson à quelque Frère ou Sœur de notre siècle, que vous admirez ou, au moins, auquel vous vous référez. Ils ne manquent pas. Mais ce n’est pas vers le passé, même si on le pare du mot de « tradition », pour forcer le respect, que nous avons à porter notre regard. On peut en outre lui mettre une majuscule pour évoquer, dans les brouillards, un grand lignage d’où nous descendrions. Plein de respect pour ces bâtisseurs, symboliquement parlant, qui nous ont précédés. M’est avis, et je suis en cela, les ethnologues, que nos ancêtres du XVIIIe siècle ont eu des intuitions talentueuses, pour vêtir ce qui est spontané dans notre espèce : la structure mythique universelle des rites de passage. Peu importe l’époque ou le lieu. C’est elle, partout où des Hommes se prennent à  rêver de sens, de plénitude, en un mot de l’Un. Les choses vont lentement, à l’échelle d’une vie. Il faut des siècles pour que tel nouveau parcours de sagesse parvienne à maturité. C’est la leçon souterraine et simple, au point d’en être désarmante, des religions. Mais pas d’elles seules. On identifie clairement la structure des rites de passage et des parcours de sagesse, dans les mythes qui organisent nos représentations collectives. Et qui s’habillent avec les cotonnades du début du XXIe siècle : les romans, les films et les bandes dessinées sont des témoignages que l’on ne raconte plus, depuis que des Carl Gustav Jung, des Joseph Campbell, des Mircea Eliade… ont dévoilé les mêmes scénarios, qui se répondent d’une œuvre à l’autre.

 

            Comparez une trentaine de rites de passage, aidez-vous des lectures de l’anthropologie, de la sociologie, de la psychologie et vous parviendrez à identifier une quinzaine de mythèmes. Selon l’époque et le lieu que vous imaginez, habillez-les, réduisez le nombre de mythèmes à neuf, pourquoi pas ?, et ordonnez-les en une succession de séquences. Attendez patiemment un temps indéfini. Alors peut être aurez-vous réinventé la voie maçonnique, telle que nous la vivons, aujourd’hui, en France. J’ai repéré, par l’analyse des cérémonies d’initiation et d’élévation[2], neuf séquences : la séparation, la régression, la mort, le sacrifice, les épreuves, l’ingestion, le serment, l’apprentissage et l’agrégation. Je me permets de renvoyer à l’ouvrage qui détaille notre scénario initiatique[3].

            En France ai-je écrit. Car la Maçonnerie anglo-saxonne qui compte les plus gros bataillons est restée figée, sans évoluer, sans se dépouiller de ses oripeaux premiers. Elle qui, d’anémie, est en train de mourir. La nôtre vit bien et, sous condition de dernières évolutions, répondra bien à l’Homme de demain. La multiplicité des rites et surtout des obédiences, bientôt concurrencées par les réseaux de Loges, est un gage de bonne santé. C’est aussi un terrain favorable à l’innovation.

            Oui, je crois fermement que nous avons la chance de vivre cette maçonnerie de style français, dans l’ordinaire de nos tenues. Et qui déborde les frontières de l’hexagone. Rappelons-en quelques traits distinctifs, tous riches de significations, secrètes s’il en est. Présence d’un  tableau de Loge aux figures symboliques, lequel est posé au centre de l’Atelier, office d’Orateur, si essentiel, pour incarner la Loi, la circumambulation, l’existence des « planches », le baiser fraternel, les épreuves… Ajoutez ces éléments aux scénarios de base de l’initiation et de l’élévation, définis dans la première moitié du Siècle des Lumières. Puis complétez par des degrés, des valeurs, des postulats, un rituel de tenue, avec la technique de prise de parole, une méthode de transmission… et vous obtiendrez un parcours de sagesse, le nôtre. C’est en dix lignes, ce que je suppose être la constitution progressive de notre voie maçonnique.

 

            Dans cet ouvrage, je partirai donc du scénario maçonnique du rite de passage. Et je vous proposerai, en outre, de tenir compte du parcours de sagesse, qui est le nôtre et qui, après le rite de passage, s’ouvre par le fameux « connais-toi toi-même ». Je le reprendrai donc, avec un minimum d’explications, pour éviter une redite de livres antérieurs[4]. Or, il se fait que notre voie n’est pas achevée, si nous la comparons aux grands parcours spirituels, religieux ou pas. Elle pourrait bien parvenir à sa pleine réalisation, sous l’influence des temps qui viennent, et sont déjà là avec leur cortège de remises en cause ; dont le délitement des valeurs traditionnelles, le nombre ahurissant d’utilisateurs d’Internet, les nouvelles exigences relationnelles, le désastre écologique… Là encore, je m’en explique dans un Cahier, et je vous demanderai de considérer comme acquis l’idée de ces bouleversements[5]. Vous aurez donc l’occasion d’identifier clairement, ce qui se « trame » dans la vie de votre Loge, et les désirs profonds qui justifient notre belle voie maçonnique.  Ce qui se trame dans le silence et dans le ventre. La lucidité est aussi lumière .

 

 

De blancs silences pour faire vivre la Loge et la quête

 

            Le silence du corps, de l’âme et de l’esprit, enrobe ce qui émane de l’inconscient, et qui néanmoins participe à notre chemin sur la voie, sans que nous ne le formulions en termes clairs. Ce sont les idées que nous nous faisons, les histoires que nous nous racontons et les émotions qui les enveloppent. Ces idées et ces histoires affleurent la conscience mais, pour l’essentiel, restent voilées par le silence. Je les appelle des scénarios, qui, eux-mêmes, proviennent de trames psychiques plus profondes encore. Prenons l’exemple de la taille de la pierre brute. La Sœur Nicole ressent un malaise devant ce symbole, et cela la trouble car, dans la Loge, beaucoup ont l’air de l’apprécier Ne disent-ils pas que nous sommes tous et toutes des pierres brutes ? Ce que ressent Nicole ? Une sorte de brutalité, une manière d’être brusque, et le malaise de ressentir une émotion supplémentaire, que les autres ne connaissent apparemment pas devant ce symbole. Quand elle regarde ce bloc au pied des marches, elle a envie de se taire et, en même temps, de dire ce qu’elle ressent, sans trop en connaître les motifs. Elle s’en est ouvert au Second Surveillant. Il l’a écoutée, puis s’est contenté de réagir en lui demandant : « Pourquoi la pierre te provoque-t-elle ces émotions  de brutalité, de dureté ? »  La Sœur a fini par se rendre compte, que la taille était un geste qui évoquait pour elle l’agressivité, et qu’elle n’aime pas être agressive parce que, pense-t-elle, c‘est le pire chemin pour devenir plus fraternelle. Ce qui est contraire au devoir d’aimer, et d’aider ses Frères et ses Sœurs. C’est ce qui remonte à sa conscience, quand elle s’efforce de lever le voile du silence de l’esprit.. Que se passe-t-il en elle ? D’abord un scénario : « j’évite d’utiliser ce symbole, parce qu’il ne me plaît pas, et je préfère ne pas écouter ce qui se dit à ce sujet ». Ce scénario repose lui-même sur une trame psychique plus profonde, qu’elle ressent émotionnellement, sans bien trouver les mots. Des ressentis, des émotions à cause d’une vague, mais forte impression de refuser l’agressivité, la sienne, ou celle des autres ? Elle ne le sait pas, mais elle a progressé, grâce à la pierre brute, qui condense en elle des émotions silencieuses qu’elle a fini par accepter.

 

            Notre Loge, notre rituel, nos arcanes : rite, mythes et symboles, convoquent le silence habité, à ces frontières ténues, entre l’impression vague et silencieuse, et la claire conscience qui identifie les pensées qui lui parviennent. Ces pensées, en l’occurrence des arcanes, sont enveloppées d’émotions, nettes ou confuses. Il s’agit alors, non pas d’essayer de descendre encore plus, ce n’est pas le but de la voie maçonnique et elle n’est pas outillée pour le faire, ni même de nommer à tout prix, mais d’accepter de tout cœur les émotions qui jaillissent, sans essayer de les justifier, ou de leur trouver de bonnes raisons. Les mots, dans ce cas, tueraient le silence intérieur. Car accepter ses émotions, sans critique d’aucune sorte, nous fait avancer sur le chemin de la spiritualité maçonnique. Ces émotions jaillissent de nos trames psychiques, qui sous-tendent les scénarios du rite de passage et du parcours de sagesse.

            Dans cet ouvrage, je vous propose d’identifier ces trames inconscientes et silencieuses, d’abord celles sur lesquelles repose une bonne partie de l’égrégore, et ensuite, celle qui fonde toute notre quête, notre grande Voie maçonnique. Vous pourrez ainsi être plus lucide sur vous-même, dans votre progression spirituelle et, en particulier, le « connais-toi toi-même ».

 

 Après le rappel, dans le chapitre 1, des phases du parcours, nous explorerons dans le chapitre 2, sous les mots et les rites, ce qui, dans le silence, meut un groupe-Loge, sans qu’il y ait grande conscience des phénomènes d’ailleurs. Il y sera question d’égrégore et de forces incoercibles. Puis, avec le chapitre 3, nous nous interrogerons sur ces Parques intérieures et inévitables pour examiner, dans le chapitre 4, les moyens de se défaire de leurs effets néfastes. Dont le dualisme du chapitre 5. Et en profiter pour se rappeler comment les trois premiers nombres se froment dans la petite enfance, chapitre 6.

Alors le temps sera venu d’aller plus loin et d’explorer les limites de la Voie maçonnique, souvent bloquée par le « roc des origines », chapitre 7. Il ne nous empêchera pas de supposer, au loin, la lumière de l’Un, dans le chapitre 8. Et, dans le chapitre 9, d’évoquer cette plénitude qui nous fait languir. Pour finir, en se posant la question : « Et si la Voie maçonnique était complète, quelle serait-elle ?

Vous serez alors en mesure de vous prononcer sur les hypothèses de la trame psychique la plus profonde, sur laquelle est tissée notre si belle Voie. Vous aurez ce que je crois être tous les éléments les plus secrets. Ce sera à vous de choisir.



[1] Il n’y en a que de trop !

[2] Le rite de passage habillé par la Franc-maçonnerie compte deux temps, l’initiation et l’élévation à la maîtrise ;

[3] Jacques Fontaine - Les Rites de passage. Des Dogons aux Francs-maçons - L’Harmattan 2013.

[4] Jacques Fontaine - Précis de spiritualité maçonnique, en cinq fascicules - Detrad 2014 et, du même, le Cahier maçonnique - Le Germe et la Blancheur, La voie - Detrad 2016.

[5] Jacques Fontaine - Cahier L’Etrave et le Cap. L’avenir - Detrad 2016.