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L’étrave et le cap

"Comment se préparer pour demain ?"  par Jacques Fontaine


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La Franc-maçonnerie vivra-t-elle encore dans quinze, vingt ans ? N’est-il pas temps de s’en préoccuper dans une époque où tout va de plus en plus vite, où le changement devient permanent ? Pour les plus jeunes d’entre nous, et pour tous ceux et toutes celles qui transmettront à leur tour, la lumière. On peut osciller entre deux positions extrêmes. La tradition maçonnique est d’airain pur ; elle est trop solide pour disparaître, car ses finalités et ses valeurs n’ont pas d’âge. Il convient donc de ne toucher à rien. Et, en face, l’on peut entendre : Les valeurs maçonniques sont certes essentielles mais devenues banales. Ne fondent-elles pas les convictions actuelles de l’Homme occidental, au moins ? La Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 est devenue la référence. Les valeurs de l’Ordre n’en disent pas plus. En outre, ses rites sont d’une autre époque, charmants et caducs.

 Comme nous l’apprenons en Loge, il est opportun de choisir l’hypothèse la plus réaliste et la mieux fondée. N’est-ce pas la tâche de la Chambre du Milieu, que de s’atteler à la recherche de ce fameux milieu, pour ajuster les propos et dessiner le troisième point ?

 illustrations : Mucha

            Ce Cahier, je vous le propose justement comme une réponse à cette question de la survie de l’Ordre. D’ores et déjà, je le dis tout net, j’ai la conviction que la Maçonnerie durera longtemps, mais en évoluant peu à peu au fil des temps, tout en gardant les fondamentaux traditionnels. Je crois fermement au changement de lecture du rite. A ces lectures supplémentaires, je suppose que de nouveaux outils s’adjoindront aux outils actuels. Ainsi la pierre brute, avec les éclats enlevés, pourrait ajouter à ses sens symboliques, celui du lâcher-prise, parce que cette disposition mentale a toute chance de gagner l’Occident et le répertoire de développement de chacun(e). Les outils ne sont-ils pas sensibles aux parfums de leur époque ? De même que les valeurs qui fluctuent avec les cultures. Entendons par là que des valeurs d’action nouvelles pousseront sur la tige de l’éthique universelle. Quant à la structure de la voie maçonnique, elle est fichée dans la permanence de toutes les voies de réalisation spirituelle, d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Elle reste et restera cette alliance merveilleuse d’un rite de passage et d’un parcours de sagesse ; qui peut poser, pour l’adepte sincère, les questions  du sens de sa vie et du sens de la vie. A mes yeux, la Franc-maçonnerie, que nous pratiquons dans notre pays, est un trésor de la pensée occidentale et, dans ses profondeurs, de l’humanité. A travers elle, la nature parle fort, traduite en rite, mythes et symboles : les désirs et les peurs, les espoirs et les défenses, les amours et les haines. La Maçonnerie est un arbre magnifique qui plonge ses racines dans le terreau de l’humanité.

 

            La lecture, la culture, voici les niveaux qui changent, bougent, se transforment avec l’histoire des Hommes et des civilisations. M’est avis, mais j’attends la démonstration contraire, que cette future Maçonnerie n’évoluera pas à partir de la souche anglo-saxonne. Celle-là est fière de n’avoir surtout pas évolué. Ce qu’elle tient pour sa plus grande qualité,  la permanence de l’intouchable : la Tradition. Ce sentiment perdure chez pas mal d’entre nous aujourd’hui. Relent guénonien d’une mythique tradition universelle, qui nous intime sans cesse de la retrouver, plutôt que d’avancer. Quelles sont les conséquences de cette croyance ? On ne touche à rien dans l’illusion de communier par l’esprit avec une époque très ancienne, animée de désirs et de réalités spirituelles. De fait, les rites anglo-saxons : Emulation, York, Standard d’Ecosse, promeuvent une culture figée. Là, la Maçonnerie est, et a toujours été, cérémoniale, théiste, spectaculaire et bienfaisante. Un Frère américain peut être initié avec des dizaines d’autres, passer Compagnon puis Maître, en deux, trois ans, sans formation, ni travail personnel explicite ; à raison, s’il est très sérieux, d’une tenue tous les mois, au mieux... Il ne manquera pas de préciser son nouvel état sur sa carte de visite. Les traits empruntent beaucoup à la formule des clubs-services[1]. Elle ne convient plus à l’époque actuelle de crise, et d’annonce de grands bouleversements dans l’humanité. Cette Maçonnerie est en train de mourir. Le temps dévore ceux qui se crispent sur le passé.

            Mais nous, pendant trois siècles, nous  avons évolué. Je ne parlerai pas dans ces Cahiers de notre histoire. Les professionnels en la matière, ont produit des ouvrages nombreux et de belle qualité. L’évolution des obédiences ne sera pas non plus, à l’ordre du jour. Elle raconte les épiphénomènes des regroupements, hélas entachés de rivalités, de pouvoir, sans lien substantiel avec les valeurs et les arcanes : rite, mythes et symboles. Que la caravane passe et que chacun(e) monte sur le dromadaire adéquat, de la grande obédience à la Loge indépendante.

            L’essentiel, dans l’avenir, n’est pas là du tout. Il est dans la quête spirituelle et l’engagement qui s’ouvre à tous dans les rites de style français. Ce style, ce sont tous les rites en vigueur aujourd’hui : le REAA, le RER, les Rites français actuels ou celui des origines, de 1786. le Rite de Memphis-Misraïm, le Rite opératif de Salomon ; ces rites, qui ont agrégé dans leur mystères, le cabinet de réflexion, les épreuves, le tableau de Loge au centre de l’atelier, les planches pendant la tenue, symboliques ou sociétales, les trois baisers. Des finalités spécifiques au style français comme le perfectionnement de l’Homme et, parallèlement de la société. En France et dans les pays européens, au moins, qui s’inspirent de ce modèle. Bref, pour reprendre l’apophtegme qui résumerait cette voie spirituelle : une spiritualité pour agir. Le grand Jean Jaurès le déclara, à sa manière : « Le courage c’est d’être, tout ensemble et quel que soit le métier, un praticien et un philosophe ».

 

            Quand je me promène, au gré des conférences, et participe à des tenues, je suis étonné par les variations dont chaque rite est l’objet, localement. Et ce, malgré les froncements de sourcils des Frères et Sœurs patentés, pour être des « gardiens inspecteurs » de l’Ordre et du rite. On n’empêche pas au ruisseau de couler librement. Contraint dans des rives réglementaires, l’eau claire, justement, dérive et rejaillit ailleurs. Les organisations sont séculières et les arcanes réguliers. Sans aucun rapprochement, sauf celui de l’euphonie, avec la fantasque et vaniteuse notion de régularité ! Ô paradoxe, c’est dans ces variations que l’œil exercé peut repérer les germes de la Franc-maçonnerie de demain. Dans ces Cahiers je n’invente guère ; ces linéaments rituels du futur, vous pouvez les observer de-ci de-là. Tous ne chantent pas la parousie, mais beaucoup, jaillis des désirs loyaux des Frères, des Sœurs, signent le parchemin de l’avenir. Mon travail fut d’identifier les nouveautés, les analyser en fonction de l’évolution probable de l’humanité, et les coordonner pour dessiner, à partir du socle français, une possible Franc-maçonnerie pour demain. En bref, j’ai fait mienne cette analyse de Frédéric Lenoir : « On assiste donc, depuis quelques décennies, à une accélération de la modernité. Certes une modernité désenchantée qui a laissé se perdre en route la plupart de ses grands récits fondateurs, hormis celui sur la démocratie et les droits de l’Homme. Cette ultra-modernité constitue une étape décisive dans le développement de la modernité depuis la Renaissance, non seulement parce qu’elle voit se déployer toutes ses virtualités, mais aussi parce qu’elle se planétarise ». J’ai la conviction qu’une nouvelle Maçonnerie sera charriée dans les eaux tumultueuses du changement de société. Nous pouvons nous  préparer à ces décennies qui arrivent et que l’on nomme postmodernité[2].

            Je la qualifie du néologisme de « libérative » pour deux raisons. La première, parce que la voie que nous suivons aujourd’hui, nous demande, d’abord et en permanence ensuite, de descendre en soi, pour essayer de nous libérer. La seconde raison ? La Maçonnerie s’est libérée du dogme  religieux en 1877, par les votes des convents du Grand Orient de Belgique (1876) et de France, qui stipulèrent qu’il n’était plus obligatoire d’invoquer le grand Architecte de l’Univers. C’est une date charnière à l’instar de 1717. Libérative donc parce que libératoire et libertaire.

 

            Confronter les grands traits de l’évolution des mœurs à dix, quinze, ans, aux usages et arcanes maçonniques actuels, puis essayer d’en déduire les formes futures de cette voie de réalisation, voilà l’enjeu. Je n’ai pas de compétence particulière pour  décrire les changements qui feront la société de demain. Aussi me suis-je appuyé sur des livres-sources. Ils sont réputés pour leur sérieux et leur vision. Leur rayonnement s’observe dans une  notoriété au moins nationale. Je dois donc la moitié de ce Cahier aux ouvrages suivants :

                        - Monique Atlan et Roger-Pol Droit - Humain. Une enquête philosophique sur ces révolutions qui changent nos vies - Flammarion 2012.

                        - Michael Braungart et William Mac Donough - Cradle to cradle. Créer et recycler à l’infini - Editions Alternatives 2011.

                        - Frédéric Lenoir - La guérison du monde - Fayard 2012.

                        - Claude Arnaud - Qui dit « Je » en nous ? Une histoire subjective de l’identité - Grasset 2011.

                        - Jeremy Rifkin - La troisième révolution industrielle - Les liens qui libèrent 2012.

            Mais aussi, pour sa pertinence visionnaire : Constant Chevillon - Le vrai visage de la Franc-maçonnerie[3]. Et tous les autres, mes collègues auteurs qui souvent m’apportent des éclairages que je ne soupçonnais pas. Enfin, les Frères, les Sœurs, toujours en quête de l’inaccessible, quelle que soit leur Loge et leurs croyances. Les auteurs qui ont écrit sur l’avenir proche, mettons deux ou trois décennies, peuvent être classés ainsi. Les 2/3 prédisent un avenir sombre de guerres et de folies, dans l’épuisement général des ressources et le pillage de la nature. Le 1/3 restant estime que nous pouvons faire confiance ; la sagesse de l’Homme parviendra à traiter peu à peu le monde malade. Qu’en retenir, qui aura nécessairement des conséquences sur la doctrine et le vécu maçonnique ?

           

            Avant de se poser la question de la « Franc-maçonnerie demain ? », qui est de l’ordre des conséquences, plantons le décor de l’évolution globale de la société humaine en plein bouleversements. On sait que l’humanité entière est happée par la spirale du changement tous azimuts ; ne serait-ce que par l’alignement de l’Orient sur l’économie occidentale, et plus timidement, sur les valeurs de nos pays. Nous, citoyens du monde, pouvons avoir l’impression que nous aspirons à écrire le mot « fin ». Celle des sociétés, en ruptures, en conflits, en lassitudes. Mais celle, aussi  de notre corps périssable : la souffrance, la vieillesse, la mort repoussée. Celle qui reformule aussi la différence sexuelle dualiste, et la procréation. Pourquoi ne pas aller encore plus loin ? Réduire, voire dominer les ténèbres de nos esprits, dont nous sommes peu ou prou les esclaves ?

            L’imaginaire est désormais libre d’inventer de nouvelles réalités. L’ancien monde que nous vivons encore, nous convainc, pour les plus anciens, de la linéarité de l’évolution, de sa solidité, de la permanence et du progrès indiscutable. Le nouveau monde, en gésine douloureuse, clame l’ubiquité, la vitesse, la jouissance immédiate et des relations virtuelles légères comme la brume. Des vies post-modernes déshumanisées ? Pas si sûr, quand on observe que les sociétés traditionnelles envient nos richesses, certes, mais aussi nos libertés et notre confort de vie. Ce sont des effets, et il sera impératif de remonter aux causes. Elles seront identifiées, formulées, et les effets évalués entreront par tous les interstices sociaux, culturels et philosophiques. La Franc-maçonnerie pourrait être un de ceux là ; tour à tour, cause et conséquence. A elle de saisir que la postmodernité est à venir, dans les douleurs de l’accouchement. Notre époque lui lègue un héritage superbe : les droits de l’Homme, la démocratie et la durée de la vie. On ne voit pas ce qui pourrait le remettre en cause. La Renaissance trouve aujourd’hui son aboutissement historique, pour laisser la place à d’autres grandes idéologies, fondées sur la globalisation et l’individualisation. Nos Frères, nos Sœurs, dés aujourd’hui, peuvent se pencher sur ces nombreuses crises qui se tiennent les unes les autres en un système cohérent. Pour se préparer et aller vers d’autres sens, qui restent à deviner plus qu’à analyser. Le défi pour les Francs-maçons n’est plus seulement de poser les problèmes au moment même où ils s’expriment. Leur défi est de repérer les signaux faibles, qui préludent aux crises sectorielles. Prévenir et avertir avant de traiter et de guérir. En un mot, je considèrerai, comme certains, que l’humanité est en pleine crise politique, économique, morale, scientifique et écologique ; mais je ferai confiance. Je vous demanderai donc de bien vouloir admettre, le temps de la lecture du livret, que ces postulats peuvent être des constats. Votre avis évidemment prime dans votre quête. Et voici celui de Frédéric Lenoir : « Par delà tous les rafistolages éphémères d’une pensée est d’un système à bout de souffle, une immense révolution est en marche. Elle ne concerne encore qu’une minorité d’individus et les signaux qu’elle émet sont faibles. Mais parce qu’elle est mue par les deux grandes forces qui donnent sens à l’univers, la vie et l’amour, rien, sans doute, ne pourra l’arrêter. Seul le temps nous est désormais compté. Car nous savons aussi que les comportements égoïstes et irresponsables continuent leur œuvre de sape des société humaines et de destruction des écosystèmes de la planète. Nul ne sait où, ni quand se situera le point de non-retour. Raison de plus pour aller de l’avant ! » Je souscris à ces idées fortes, qui ramassent en quelques phrases, une vision puissante de l’évolution de la société. La Franc-maçonnerie n’aura pas à choisir : elle changera, sinon… Je crois qu’elle changera.

 

            Fort de cet état du monde, j’ai préféré un plan dont chaque partie commence par poser un changement majeur possible. J’analyse alors les répercussions éventuelles sur les arcanes : le rite, les mythes, les symboles ; et les thèmes sociétaux traitables dans ce que j’appelle les tenues de comité sur lesquels je reviendrai plus longuement.

           

            Nous commencerons par les technologies de l’information, puis par la vitesse croissante du changement ; sur fond de globalisation de l’économie et de l’écologie, qui suivra. Avec l’effacement des frontières de toutes natures. Conséquence de tous ces phénomènes, les valeurs traditionnelles s’écroulent et sont remplacées, assez vite, l’espace deux décennies. Après l’énoncé de chaque bouleversement, nous nous pencherons sur les faiblesses actuelles de la doctrine maçonnique pour nous demander : « Demain, vont-elles s’amplifier ou ses réduire ? ». Nous pourrons, après ce tour d’horizon, regrouper clairement les modifications possibles qui dessineront une Franc-maçonnerie à venir. Nous pourrons ainsi nous y préparer. Je vous proposerai des modifications, des approches, des méthodes, des techniques, bref plusieurs outils. Mais pas des vérités, ces réponses en forme d’oukases, qui polluent l’audace et l’innocence de son expérience. D’ailleurs je recourrai aux alternatives : si c’est ça, alors la Maçonnerie évoluera, ou elle sera à côté du jeu. Et dans ce cas, que pourrait-elle trouver ? Car, au bout du compte, si ce Cahier vous éclaire un tant soit peu, ce sera grâce aux questions qu’il aura déclenchées chez vous.



[1] Vient de paraître qui va à l’encontre de ce que j’écris : Jean-Yves Legouas, Plus qu’un club ? Editions de la Hutte

[2] « Postmodernité » : voir annexe pour une vue large de caractéristiques.

[3] Quand je ferai référence à une idée, une opinion d’un de ces auteurs, j’indiquerai son nom.